Berlin
Dans le train que je prends pour Paris, quelqu’un fait un malaise : cinquante minutes de retard. Le compteur tourne ; la gare suivante m’attend à l’autre bout de la ville. Je saute sur mon vélo et traverse le Quartier latin comme un cavalier urbain, l’asphalte brûlant mes pneus. Je choisis de mauvaises rues, me heurte aux sens interdits et découvre que la voie ferrée se cache à l’opposé de l’entrée principale. Je saute dans le train deux minutes avant son départ — deux minutes qui ont le goût d’une victoire.
Direction Strasbourg. De là, court saut vers Offenburg, puis cap sur Berlin. Chaque gare devient un camp avancé, chaque correspondance une épreuve à franchir. À la frontière, un contrôle de police rappelle que la route n’est jamais tout à fait libre : on présente des documents, certains doivent rester… On repart.
À Berlin, je retrouve l’EuroVelo 2, ce fil conducteur pour voyageurs à deux roues qui relie capitales et curiosités. Je longe le Reichstag et la porte de Brandebourg, palpe l’ombre massive du Berliner Dom, effleure les façades des musées — Pergamon inclus — et sens la ville raconter son histoire à chaque coup de pédale. Plus à l’est, l’itinéraire effleure les restes du mur, puis s’enfonce dans Kreuzberg, traverse la Karl‑Marx‑Allee et suit la Spree comme une veine jusqu’à la frontière polonaise.
L’EuroVelo est un itinéraire cyclable qui traverse plusieurs capitales européennes. Je l’emprunte à partir de la gare centrale de Berlin. Il permet de longer les principaux lieux touristiques de la capitale allemande (Reichstag, porte de Brandebourg, Berliner Dom, Fernsehturm, musée de Pergame, etc.). Plus à l’est, il longe certains restes du mur, puis s’enfonce dans Kreuzberg et emprunte la Karl‑Marx‑Allee. Il longe la Spree jusqu’à la frontière polonaise.
Je quitte Berlin sous un ciel qui se déchire : une averse d’abord violente, puis une succession d’orages. L’eau frappe le casque, le cadre gémit et la route se transforme en ruban brillant. Entre deux averses, je découvre que mon téléphone, pourtant branché sur le vélo, refuse de se charger. Une panique sourde gronde sous la pluie : sans écran, sans GPS, je dois redevenir analogue.
Je continue en suivant les panneaux pour préserver la batterie ; quand le soleil perce enfin, il devient ma boussole. Mais les directions jouent des tours. Perdu, je m’arrête et demande à un homme dans son champ ; il me montre un chemin. Un couple de personnes âgées me sourit et me désigne une route avec la précision tranquille des gens qui connaissent chaque sentier. La vérité tombe vite — l’idée que « tout le monde parle anglais en Allemagne » est un mythe, du moins pas au fin fond de l’Allemagne de l’Est.
La confusion se glisse jusque dans les noms : Beeskow au nord‑est, Brieskow au sud‑est — deux noms proches, deux voix différentes.
Chaque direction qu’on m’indique me rassure un peu, mais l’angoisse revient : le téléphone ne donne plus signe de vie. Je serre les dents et pédale. Finalement, la batterie me lâche complètement ; l’écran s’éteint, comme si le voyage voulait me ramener à moi‑même.
Après avoir collecté des directions auprès d’un couple puis d’un petit groupe de personnes âgées, je décide de poser le camp pour la nuit à Fürstenwalde.
Les options sont rares. Je m’arrête à l’hôtel Albena : une chambre à 93 euros, la promesse d’un toit et d’une prise. J’espérais recharger mon téléphone — en vain : le connecteur est défectueux et la batterie reste sourde à toute tentative. Avant de me coucher, grâce à une famille de Berlin logeant dans le même hôtel, je préviens que je ne pourrai pas donner de nouvelles pendant quelque temps. La ville est un peu loin, le temps s’étire et je m’endors avec l’impression d’avoir gagné une étape, sans retrouver pour autant la pleine maîtrise du trajet.
Fürstenwalde
Je repars de Fürstenwalde en suivant une conversation bricolée via Google Translate avec une cycliste croisée au bord de la route. Sa voix numérique me guide — jusqu’à ce que je me retrouve dans une zone industrielle, sans charme et pleine de sens interdits. Je rebrousse chemin, reprends le soleil comme boussole et poursuis vers le sud.
Sept kilomètres plus loin, Bad Saarow, bourg touristique, apparaît au bord de son lac. À l’office de tourisme, je récupère une carte papier qui m’indique le chemin vers Frankfurt (Oder), la ville‑frontière avec la Pologne. Soulagement — enfin une trace claire. Je découvre vite que je me suis mépris : ce n’est pas l’EuroVelo 2 mais le tracé d’un chemin de Saint‑Jacques‑de‑Compostelle. Ses sentiers traversent petits bosquets et chemins de terre qui n’aiment pas les vélos chargés.
Mon fidèle destrier s’en accomode. Les sacoches grincent, les roues croquent la piste, mais nous traversons sans encombre ces passages champêtres que la carte promettait comme raccourcis. Chaque bifurcation est une petite victoire : l’itinéraire n’est pas celui que j’attendais, mais il me rapproche néanmoins de la frontière, paysage après paysage. Cette fois, je passe enfin une bonne journée au fin fond du monde.
En quittant la campagne, Frankfurt (Oder) m’accueille par un paradoxe : le vélo y paraît largement démocratisé, et pourtant la ville réserve quelques étrangetés. Une piste cyclable suit une descente puis s’arrête net, comme si quelqu’un avait décidé que la suite n’en valait pas la peine : elle débouche sur un boulevard en sens inverse, sans panneau, sans transition. Partout, je note des compromis incongrus entre trottoirs, voies routières et aménagements partiels.
En arpentant les rues, je remarque que rouler sur les trottoirs y est courant, même si — plus tard, en posant la question — on me confirmera que, comme en France, c’est interdit. Ici, le message tacite semble toutefois différent : la route paraît pensée prioritairement pour l’automobile et le cycliste se retrouve souvent relégué, hésitant. Ce déséquilibre crée une navigation chaotique, loin des larges corridors cyclables de Berlin, où l’on circule sur la chaussée avec confiance. Frankfurt (Oder) me renvoie l’image d’une ville en transition — aimable mais imparfaite pour qui avance à la force des mollets.
Frankfurt (Oder) déroule de larges avenues bordées d’églises. La ville a quelque chose de solennel : rues larges, perspectives longues et ce pont qui dompte l’Oder — passage évident vers l’autre rive, vers la Pologne. En fin de journée, une Germano‑Polonaise m’indique un hôtel à Słubice, la ville sœur côté polonais.
Frankfurt (Oder)
Le lendemain matin, je braque le guidon vers Rzepin, indiqué par l’office de tourisme à une heure et demie de pédalage — ces lieux officiels, jadis essentiels aux voyageurs, vivent aujourd’hui en parallèle du smartphone.
Côté polonais, les itinéraires cyclables n’obéissent pas aux mêmes règles que chez nos voisins allemands : les panneaux se font rares, les directions s’effacent. La conduite paraît plus vive, moins complice des cyclistes. Ma carte, trop succincte, perd son fil. Une femme polonaise croisée sur le chemin refuse de me guider — premier refus d’aide depuis le départ — et je reste un moment à errer à Słubice.
La ville n’a pas le lustre de Frankfurt (Oder), mais son centre garde une rue au parfum d’autrefois, avec des façades qui ont traversé les saisons. Finalement, je rebrousse chemin vers la gare de Frankfurt — mon objectif restant : atteindre Varsovie dans la soirée. Là, je découvre qu’il faut réserver pour les trains qui traversent la frontière, surtout avec le vélo.
Si j’avais atteint Rzepin, j’aurais eu plus d’options de trains sans réservation. Là, je dois attendre le départ à 16 h 50 pour Varsovie, arrivée prévue 21 h 00 — sans réservation ni hôtel, la facture risque d’être salée. Le type, plutôt relax, me dit qu’il retentera d’appeler dans 10–15 minutes. Je suis placé derrière lui et guette chaque mouvement qu’il fait avec son téléphone tant ces minutes paraissent longues. Quinze minutes passées, il retente sans succès.
Le plan galère se profile, d’autant qu’il n’a pas l’air de vouloir chercher un autre hôtel ou son téléphone (ce n’est pas un problème d’accès à Internet puisqu’il regarde des vidéos). Il ne revient pas vers moi : en sortant du train, il m’évite.
Petite frayeur : je découvre que mon arrêt n’est pas le terminus en remarquant que des passagers restent tranquillement assis à une station après Varsovie. En fait, il y a encore un arrêt après. Il faut donc détacher le vélo très rapidement tout en ne laissant pas les sacs dans le train.
Sur le quai, je respire et me recentre : objectif — un lit. Il est 21 h, la nuit enveloppe la ville. On m’oriente vers la vieille Varsovie. Dix minutes de pédalage plus tard (qui auraient pu être agréables sans l’urgence), je passe devant le palais présidentiel (j’y étais déjà passé en avril avec des camarades) et j’aperçois l’enseigne Safestay : l’auberge de jeunesse où j’ai déjà une réservation pour les jours suivants.
C’est un bon signe, mais la question reste : y a‑t‑il une place pour la nuit ?
Bingo ! Par contre, on me demande de réserver par… téléphone. Le réceptionniste propose une astuce : pour valider le paiement, il me demande d’insérer ma carte SIM dans le téléphone de l’hôtel. Instantanément, je peux envoyer des messages pour dire que tout va bien et recevoir le code de confirmation du paiement. Soulagement minimal mais précieux.
La soirée se déroule en relief : une Żywiec, j’écris rapidement ces lignes sur papier pour me remémorer ce mini‑périple plus tard, tandis que la salle bourdonne d’écrans — ordinateurs, téléphones, connexions web partout. Les autres voyageurs, accrochés à leurs appareils, aliénés par la technologie, ont tout mon mépris ; mais j’avoue que je les envie. Même si je sais que tout rentrera dans l’ordre le lendemain avec l’arrivée de mes camarades.
Je reprends la plume pour la fin du récit.
Mon périple à vélo s’achève brusquement : un incident technique me contraint à renoncer à la traversée Varsovie → est de l’Allemagne. Le retour se fera en train, avec une première étape à Poznań — une ville qui, historiquement, figure parmi les berceaux de la Pologne. J’y reste peu : pause pour manger dans une franchise Piccolo, agréable surprise — choix végétarien, rapport qualité‑prix honnête. Simple et bon.
Le lendemain, dernière étape : Berlin. Ce n’est pas tout à fait la haute saison, mais la capitale est plus animée que la semaine précédente, où je n’y avais passé que le matin. Je parcours la ville en quête d’échos : je repasse devant des lieux que j’avais foulés seize ans plus tôt. La mémoire du passé se mêle à l’air du présent — une ville à la fois familière et mouvante, qui clôt un voyage mouvementé.
Je réalise que cela ne fait qu’onze ans que je possède un smartphone, et pourtant j’ai l’impression de l’avoir toujours eu. La panne de batterie m’a ramené à d’autres voyages en solitaire : des instants de galère, mais souvent de bons moments. Privé d’écran, j’ai retrouvé le temps d’écrire au fil du périple, une habitude que j’avais perdue. C’est toujours un plaisir de relire des anecdotes vécues et presque oubliées.
Autrefois, rester déconnecté plusieurs jours était banal ; aujourd’hui, cela crée un vide : pour tout un tas d’actions, on nous pousse à rester connectés. Mais ce qui a été le plus déstabilisant, c’est de ne pas pouvoir être joignable, car j’avais peur que mes proches s’en inquiètent…
Pourtant, malgré les déboires, je ne retiendrai que le positif : de ces petites mésaventures je conserve finalement de bons souvenirs.
Post‑scriptum — à Paris, chute à 500 m de la gare d’Austerlitz : impact sec, souffle coupé. Rien de grave : le vélo tient, quelques égratignures, un coup au pied (celui du “problème technique”). Tant que c’est encore à chaud, je remonte en selle. Pas là pour pleurer. La gare est en travaux : 1 h 30 d’attente sous le vent et le crachin. Vivement que ce voyage touche à sa fin.
Quelques retours suite à ce voyage :
- Organisation : l’organisation d’un itinéraire avec un timing serré est presque impossible sans téléphone : tout prend plus de temps et coûte plus cher.
- Trains et vélos : voyager en Allemagne à vélo est très simple : les wagons laissent de la place pour les vélos et leur installation est aisée.
- Numéros papier : garder les numéros importants écrits sur papier.
- Cartes : noter les grandes étapes de l’itinéraire sur papier, surtout à l’étranger ; idéalement avoir aussi une carte papier.
- Plans de secours : pour chaque étape, lister au moins un camping et un hôtel de secours.
- Outils : toujours avoir un papier et un crayon.
- Sacoches : préférer quatre sacoches plutôt que deux (sans forcément emporter plus) : accès facilité aux affaires et compartiment dédié pour le linge mouillé.
- Traverser la frontière : pour traverser une frontière en train avec un vélo, privilégier les trains locaux qui s’arrêtent dans la dernière ville : pas de réservation, pas d’emplacement vélo payant et plus de créneaux disponibles.
- Stratégie : l’idéal : traverser la frontière à vélo et rejoindre, de l’autre côté, la gare desservie par des trains locaux.
- Places vélo : les trains internationaux qui traversent la frontière offrent souvent moins d’emplacements pour vélos que les trains locaux.
- Demander de l’aide : les gens sont généralement disposés à aider — n’hésitez pas à demander.